La Lettre du Président

Etat des lieux de la pédiatrie

 

En ce début de 3e millénaire, l'état des lieux de la Pédiatrie est affligeant.
Le déficit en pédiatres est vertigineux.
 
Le nombre de Pédiatres libéraux ne cesse de diminuer, alors que leur charge de travail devient de plus en plus importante. Entre 1995 et  2009, la part des Pédiatres libéraux (APE) a diminué de 19% et ne représente plus que 37,9% de l’ensemble de la profession. L’attraction pour la carrière hospitalière est de plus en plus forte chez les jeunes pédiatres, parmi les causes citons le passage aux 39 heures et  la récupération du temps de travail et de garde, avec pour corollaire la création de postes hospitaliers à pourvoir, le manque de praticiens dans les hôpitaux généraux et surtout la sécurité de l’emploi et la stabilité du salaire liée à l’emploi hospitalier. Il faut rajouter à cela le fait que 54% des pédiatres libéraux ont une activité mixte et exercent aussi dans les crèches, en clinique, dans les maternités et à l’hôpital, limitant de fait le temps qui leur reste à consulter au cabinet.
Par surcharge de travail et à cause d'une rémunération dérisoire, les Pédiatres délaissent de plus en plus la Pédiatrie communautaire qui statutairement leur est réservée
Le taux de féminisation est actuellement à 65% en pédiatrie mais la forte féminisation à plus de 80%  qui marque nos jeunes promotions doit être prise en compte. Les femmes Pédiatres souhaitent mener une vie professionnelle davantage compatible avec une vie de famille et préfèrent souvent exercer à temps partiel et en milieu hospitalier. 87% d'entre elles ont des enfants. Elles ont sacrifié leur grossesse à une profession pourtant très mal payée, puisque 63% ont pris moins de 8 jours de congés maternité et 53% ont repris leur consultation 4 semaines après l'accouchement.
La population pédiatrique libérale vieillit et n'est pas remplacée. A l'heure actuelle, 40% des Pédiatres ont plus de 55 ans. Ceux qui travaillent seuls, surtout dans les villes de petite et de moyenne importance, seront de garde tout le temps et auront du mal à trouver un successeur. La désertification va s'accentuer dans ces zones.
La création d'une filière pédiatrique avec 165 postes offerts au concours 2001 s’est faite trop tardivement, le passage à 196 postes à l’ECN en 2005 est resté insuffisant. Le SNPF est intervenu à de nombreuses reprises pour demander une augmentation conséquente des postes pour la formation de nos internes en pédiatrie. Notre revendication a été entendue puisque en 2009, il y a eu 253 postes au concours et pour 2011 nous passerons à 297 postes. Hélas, cette augmentation de 80 % du nombre de postes en pédiatrie s’est faite trop tardivement et ne comblera de loin pas le vide pédiatrique qui s'est installé et qui s'aggravera jusqu'en 2015.
La démotivation est très forte parmi nos confrères.
On ne cesse de les accuser de trop dépenser, on leur impose des mesures de restriction et on les harcèle sur le plan administratif. On observe une détérioration des relations sociales, une augmentation des actes de vandalisme, une recrudescence des agressions verbales. Face à cette insécurité, nos consoeurs se sentent menacées et refusent de plus en plus souvent de faire des visites. .La demande légale et médico-légale avance plus vite que nous et engage notre responsabilité même lors des conseils téléphoniques ou lorsque nous continuons à consulter le lendemain d'une garde au lieu de récupérer.
La participation des pédiatres à la permanence des soins et des gardes n’est plus possible dans la plupart de nos villes car ils ne sont plus en nombre suffisant pour assurer un tour de garde. Nombreux sont ceux d’astreinte en maternité, il leur est difficile d’assurer à la fois la sécurité à la naissance en maternité et la continuité des soins au cabinet.
Les pédiatres de ville travaillent 53h/semaine, voient leurs cotisations retraite augmenter et l'âge de la retraite reculer. Ils se sentent décalés par rapport à une société à 35 heures qui demande l'avancement de l'âge de la retraite pour les métiers pénibles et qui exige le " tout, tout de suite, tout le temps ". De plus en plus, ils sont  confrontés à des parents qui ne distinguent plus la frontière entre disponibilité et consumérisme.
Qui remplacera les " dinosaures " en voie d'extinction qui, il y a 25 ans, sont entrés en médecine comme en religion, en sacrifiant leur vie privée et familiale.
 
Avec un revenu parmi les plus bas de la profession, le pédiatre croule sous les charges.
Le niveau de revenu net du Pédiatre libéral conventionné est de plus en plus bas. Il était en 2009 à 11% en dessous de celui du généraliste et à 31% en dessous du revenu moyen des spécialistes pour les pédiatres en secteur 1 selon une étude de la CARMF.
S'il est vrai que ces dernières années, l'évolution de la masse des honoraires a fortement progressé pour les spécialités techniques au détriment des spécialités cliniques, il est inadmissible qu'à formation égale, des inégalités de revenus aussi criantes se soient installées et nous ne ferons pas l'économie d'un débat avec nos confrères sur cette injustice. Conjointement, les frais professionnels continuent d'augmenter, empêchant le Pédiatre d'investir dans un plateau technique d'explorations et de moderniser son cabinet. Il est inadmissible que seulement 15% des Pédiatres puissent se payer une femme de ménage dans leur cabinet.
Curieusement, dans le monde médical actuel, le Pédiatre se sent seul.
D'un côté, le front des médecins généralistes qui considère le Pédiatre libéral comme un rival et non comme un spécialiste et qui réclame à cor et à cri la même rémunération pour un acte qui ne sera jamais le même.
De l'autre, nos confrères spécialistes, condescendants, nous voient défendre une spécialité clinique moribonde qui aurait pu se doter d'un plateau technique, mais qui n'en avait pas les moyens.
Même dans nos rangs, chez certains hospitaliers, s'est installée une vision réductrice de la Pédiatrie. Les Professeurs agrégés de Pédiatrie générale ont quasiment disparu. Les internes ne sont pratiquement plus formés que dans des services surspécialisés. Quelle vision globale de la Pédiatrie peuvent-ils avoir ? Comment pourront-ils nous remplacer ? Il est temps qu’ils puissent profiter du stage en pédiatrie libérale.
Quant aux autorités de tutelle, qui n'ont aucun projet pour la santé des enfants en France, la tentation est grande de penser que nous ne sommes pas indispensables et de supprimer la Pédiatrie libérale. L'évolution des mentalités est incontestable. La crise d'aujourd'hui annonce le séisme de demain.
Seules les familles qui nous ont fréquentés nous " adorent ".
Notre profession a évolué, des mutations sont en cours, sans cesse il faut s'adapter à des tâches nouvelles. Certes, les Pédiatres proches de la retraite voudraient terminer leur carrière comme ils l'ont commencée, mais pour tous ceux qui ont encore un long avenir professionnel, il serait déraisonnable de ne pas se remettre en question.
Le pédiatre libéral a acquis une compétence, un savoir- faire irremplaçable qui le désigne comme l'interlocuteur privilégié face aux problèmes de l'enfance et de l'adolescence, son rôle social et familial est indéniable. C'est l'acteur fondamental du système de santé pour les enfants de notre pays.
Il est indispensable que pédiatres hospitaliers et libéraux mettent leurs forces en commun pour faire admettre aux instances décisionnelles syndicales et politiques qu'il est temps d'avoir un projet cohérent pour la santé et le suivi de l'enfant en France. Il est licite de poursuivre un recrutement à 300 pédiatres en formation, d'avoir une spécialité attractive en proposant aux pédiatres des revenus décents, leur permettant de travailler dans de bonnes conditions et de prendre du temps pour une consultation entièrement vouée à l'enfant.
Président du Syndicat National des Pédiatres Français depuis plus de 10 ans, je continuerai à consacrer toutes mes forces à la sauvegarde de la pédiatrie libérale afin d'obtenir au plus vite :
  • une reconnaissance officielle du rôle indispensable du pédiatre libéral
  • une prise en considération de ses difficultés matérielles et une amélioration de ses revenus.
  • le maintien d’un niveau de recrutement suffisant pour assurer une couverture pédiatrique sur l’ensemble du territoire
Pour ce faire, je veux rassembler toutes les énergies, avoir des relations franches et cordiales avec les représentants de la pédiatrie hospitalière et de la pédiatrie communautaire, avec tous les courants qui représentent la pédiatrie libérale, qui ont le même but mais prennent des voies différentes.
C'est l'union de tous qui fera progresser la pédiatrie car nous aspirons tous au même objectif celui de contribuer au développement harmonieux de nos enfants, il y va de leur avenir.
Docteur Francis RUBEL
Président du SNPF